Ce matin, j'ai imité beaucoup de jeunes du pays et je me suis arrêté pour regarder passer les voitures (pour les jeunes, cette expression est à prendre dans le sens "être au chômage" !). En effet, c'est la grande agitation en ville : des tranchées partout et des débuts d'embouteillages (c'est encore une nouveauté ici).

La raison de ce grand chambardement est la pose d'un câble à fibre optique entre tous les services du Gouvernement. Je vous avais déjà parlé de
ce projet d'e-gouvernement, qui, malgré son ampleur, avait fait l'objet de très peu de publicité. C'est maintenant un projet qui est en route, ou plutôt en dessous de la route.
Donc la communication entre les ministères va s'accélérer et l'intranet du Gouvernement sera en haut débit. On ne peut que se réjouir que les services de l'État disposent d'un bon réseau de communication.
Mais il faut faire attention à ne pas confondre modernité et progrès. Le progrès vient quand la population peut apprécier des effets positifs dans son quotidien. Réduire la fracture numérique au niveau du Gouvernement, cela est indiscutablement moderne. Seulement quand on veut réduire la fracture numérique, il y a souvent une facture en numéraire à régler et comme le budget de l'État n'est pas extensible, il faut bien admettre que si l'argent va ici, il n'ira pas là.

Dans l'opération qui consiste à poser les câbles, on défonce avec beaucoup d'énergie, un ancien réseau de communication, celui des chaussées. Bien sûr, on rebouchera la tranchée et on rafistolera la route avec un peu de goudron. Mais force est de constater que si les réseaux numériques s'améliorent, le budget du ministère des travaux publics n'est pas en hausse et l'état des routes se dégrade régulièrement.
Et cela force bien sûr ceux qui les empruntent à ralentir.

Quelques nids de poule, cela n'est pas bien grave me direz-vous ! Mais là il ne s'agit que du centre ville. Le réseau en macadam ne représente pas plus de 100 km dans tous le pays. Pour le reste : pistes et chemins, bien ravinés dès que les pluies arrivent. Ces nids de poule sont le symbole de l'absence de maintenance, ils sont le symbole d'un système qui se dégrade. C'est une tendance naturelle des systèmes à se dégrader (cela s'appelle l'entropie). Pour empêcher la dégradation d'un système, il faut une volonté et des moyens et dans une situation à budget limité, cela signifie définir des priorités. Il ne faut pas toujours être ébloui par la modernité du numérique. Il ne faut pas oublier l'élémentaire. Le numérique est un moyen de communication mais n'oublions pas ceux qui marchent sur les routes et chemins, les transporteurs et les taxis co. Eux aussi ont droit à un peu de progrès.
La fracture numérique est souvent réduite à une comparaison du taux d'équipement entre pays du Nord et pays du Sud. Mais il y a aussi une fracture numérique à l'intérieur même des pays entre une petite tranche de la population qui va avoir accès à tous les moyens modernes de communication et encore une large partie de la population qui, comme avant, va "comme Adam" (autre expression locale pour dire aller à pied). On ne peut pas dissocier le problème de la fracture numérique dans un pays des autres besoins parfois élémentaires de la population. Au moment même ou l'on pose les câbles pour l'e-gouvernement, le Daily Post relaie un appel au secours du directeur de l'hôpital central qui n'a plus de budget pour payer l'oxygène pour la salle d'opération (et par ailleurs, cela fait 2 mois que l'hôpital n'est plus connecté à l'Internet faute d'avoir payer ses factures). Ce déséquilibre n'est pas l'exclusivité des pays du Sud. Je vous avais cité
le discours de ce sénateur français qui plaidait pour un investissement massif sur les infrastructures pour le très haut débit car cela était insupportable de ne pas pouvoir la télévision via Internet dans certains régions de France. Hors dans toutes les régions de France, les "restos du cœur" et autres soupes populaires font toujours le plein et ont de plus en plus de mal à boucler leur budget. Le progrès, avant d'être la modernité, c'est une question de priorités.
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