Le point de vue d'Annie Chéneau-Loquay, Directrice de recherche au CNRS

Directrice de recherche au CNRS au
Centre d'études d'Afrique Noire de l'Institut d'études politiques de Bordeaux (UMR5115 du CNRS),
Annie CHENEAU-LOQUAY a créé le programme
Africanti en 1998. Il s'agit d'un observatoire sur les modes d’insertion des TIC dans les suds tout particulièrement en Afrique. Elle coordonne également le groupement de recherche international du CNRS, le
GDRI Netsuds créé en 2005, qui compte 13 laboratoires associés en Europe et en Afrique et porte sur les politiques et modes d’appropriation des TIC dans les Suds. En tant que géographe portant beaucoup d'intérêt aux questions de connectivité internationale et après avoir organisé en 2007 un Symposium sur l'Accès aux TIC et service universel en Afrique Sub-saharienne, Annie Chéneau-Loquay nous livre ici son point de vue sur les enjeux et défis de connexion et d'interconnexion de réseaux de télécommunications.
- Web2solidarité :
Un abonné japonais à l’Internet haut débit à 100 Mo/s dispose d’autant de connectivité internationale que l’ensemble des 45 pays les moins bien connectés. Vu l’état actuel de la connectivité internationale, peut-on dire que les « autoroutes de l’information » ne se trouvent que dans les pays riches et industrialisés du nord ? Quels sont aujourd’hui les principaux obstacles à l’accès universel aux TIC en Afrique?
- Annie-Chéneau-Loquay : Puisque on en est dans les pays riches à déployer l'accès à très haut débit , oui les autoroutes sont au nord, mais heureusement on peut aussi circuler sur de multiples petites routes et rejoindre les grandes. En Afrique l'équipement en haut débit progresse mais de manière très différenciée.
Selon l'IUT, "l’Afrique a régressé pour ce qui concerne la connectivité. Alors que l’on compte quatre fois plus de téléphones mobiles que de téléphones fixes, un peu moins de quatre africains sur 100 ont un accès à Internet ; la pénétration du haut débit reste au dessous de 1%". Les principaux obstacles sont d'abord d'ordre politique. S'il n'y a pas une volonté politique, de la régulation et des investissements coordonnés, c'est l'anarchie. Certes la RDC a fait un saut technologique grâce à la téléphonie mobile déployée par plusieurs opérateurs mais y a t-il maintenant des accords pour distribuer le trafic entre eux où faut il encore plusieurs téléphones? En Guinée on ne peut développer le Wimax car les fréquences sont piratées en l'absence de régulation efficace .
Autre obstacle bien sûr les coûts, connecter des populations isolées ou dispersées dans les campagnes coûte plus cher qu'en ville et les opérateurs privés hésitent à y investir. Une VSAT pour un cybercafé est un gouffre financier insupportable. Des partenariats public privé sont nécessaires et penser en terme d'aménagement numérique des territoires et donc mener des actions concertées et coordonnées.
Le manque de techniciens compétents formés aux innovations techniques est aussi un obstacle, pour l'installation et pour la maintenance. Et puis bien sûr l'analphabétisme considérable. Et n'oublions pas la question de l'énergie, il faut coupler les projets telecom avec l'électrification.

- Web2solidarité :
Etes-vous plutôt « pro-Câbles » ou « pro-satellites » ? Y a-t-il un enjeu réel lié à la combinaison de ces technologies et à la coopération entre les opérateurs du Nord et du Sud ?
- Annie Chéneau-Loquay :
Les câbles sont plus adaptés aux zones côtières, les plus peuplées, mais l'Afrique est un continent massif et les satellites offrent une couverture partout, et puis il est plus complexe d'installer une fibre qui requiert une association entre des acteurs multiples, SAT 3 a réuni un consortium de 36 opérateurs du nord et d'Afrique. Le cable Eassy le chainon manquant en Afrique de l'Est qui prévoit un accès ouvert à tous et pas seulement aux premiers entrants (voir
mon article ) n'est toujours pas posé et jusqu'à dix projets concurrents de fibres sont annoncés (voir http://manypossibilities.net/african-undersea-cables/) ce qui implique un gaspillage énorme et une surcapacité considérable même si la plupart ne verront jamais le jour. Les projets de satellites ont encore de belles perspectives surtout si la qualité augmente (problèmes de latence). Les prix ont considérablement baissé depuis deux ans.
- Web2solidarité :
Entre global et local, quelle est, selon vous, l’échelle la plus pertinente pour le positionnement de l’Etat Africain face aux enjeux de déploiement et de régulation des réseaux de télécommunication ?
- Annie Chéneau-Loquay :
L'Etat est à une échelle pivot sur laquelle tout repose. Il doit à la fois savoir négocier avec les opérateurs des multinationales pour la connexion internationale et participer aux débats mondiaux et faciliter le travail des opérateurs locaux en agissant pour le bien du plus grand nombre et l'équité sociale et territoriale.
- Web2solidarité :
Vous avez confié dans un entretien au Magazine InternetActu.net : «[...] Ce qui sert le plus en Afrique, c’est la voix : la radio y est prépondérante, la téléphonie mobile explose, Skype fait un tabac... alors que l’internet, l’écrit, c’est plus difficile, ça s’adresse à des gens cultivés, ou à des ONG, pas vraiment aux paysans... ».
Les solutions pour améliorer la connectivité dans les pays du Sud doivent-elles donc s'appuyer essentiellement sur les usages et les technologies liées à la communication orale ?
- Annie Chéneau-Loquay : C'est tout naturellement ce qui se passe mais peut on croire que le téléphone mobile xième génération répondra au problème. Les lobbys sont puissants.
Le téléphone mobile sera t-il l'ordinateur ? Je crois que ce ne peut être qu'un palliatif, même si on peut payer et écrire avec. Internet est de plus en plus le vecteur des connaissances et on ne pourra pas vraiment éviter de savoir lire pour s'en servir, sauf à passer par des écrivains publics les médiateurs. Au Nord, on déploie des réseaux de fibres pour Internet faudrait il le refuser au Sud ? La combinaison des techniques comme le dit Michel Cornu serait la meilleure solution.
(
Propos recueillis par Destiny Tchéhouali)
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